L’hôpital en proie à la déshumanisation

 

L’hôpital en proie à la déshumanisation

Par Christophe Prudhomme, médecin urgentiste, syndicaliste CGT.
 
L’hôpital ne doit pas devenir une entreprise de production de soins.

Le mot hôpital vient du latin hospitalus domus, c’est-à-dire maison où l’on reçoit les hôtes. Les personnels continuent à appeler le service d’hospitalisation 
des urgences, le « service porte », et négligent les acronymes barbares inventés par les technocrates. 
Ces rappels sont essentiels pour bien comprendre le rôle de l’hôpital dans la société. Un hôpital est un établissement destiné à dispenser aux malades des soins spécifiques qui ne peuvent être donnés à domicile. On ne vient donc pas à l’hôpital par plaisir mais dans une situation de détresse physique, morale et parfois sociale qui nécessite une prise en charge spécifique, assurée par un ensemble de professionnels qui travaillent avec un même objectif, soulager cette détresse pour permettre un retour à domicile dans de bonnes conditions. Pour assurer cette mission, les seuls personnels soignants ne peuvent suffire dans une « maison » qui est ouverte, chauffée, éclairée 24 heures sur 24. Les fonctions logistiques, techniques et administratives sont aussi essentielles. Un bon repas, une climatisation qui fonctionne, l’achat, le stockage et la livraison des matériels en temps et en heure… sont aussi importants que tous les actes techniques médicaux et paramédicaux.

Malheureusement, aujourd’hui, cette approche humaniste, qui a succédé à celle de la charité issue du Moyen Âge et de la fondation des premiers hospices, n’est plus d’actualité dans un monde où ceux qui nous dirigent considèrent que chaque citoyen est un client qui achète des services en jouant de la concurrence pour obtenir le meilleur. Mais ce monde idéal du marché n’existe pas. La dure réalité de la dégradation du fonctionnement de nos hôpitaux est là pour 
le montrer.

Ces évolutions sont inacceptables, l’hôpital doit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un service public accueillant tous ceux qui en ont besoin avec comme seul objectif de soulager, quel que soit le prix que cela coûte. Ici plus que partout ailleurs la formule « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses moyens » trouve tout son sens. 
Or, de réforme en réforme, l’hôpital est devenu une entreprise qui doit vendre des services pour produire 
un chiffre d’affaires qui conditionne ses dépenses. Malheur donc à ceux qui n’équilibrent pas leurs comptes, ils sont soumis à des plans d’économies conditionnés par des suppressions d’emplois, à des regroupements, voire à 
des fermetures. Cerise sur le gâteau, les hôpitaux sont mis en concurrence avec des établissements privés 
à but lucratif qui sélectionnent les patients dits « rentables » et ne sont pas soumis aux mêmes contraintes d’accueil et de permanence des soins. Comme cela ne suffit pas, on développe, même à l’intérieur de l’hôpital public, une activité privée avec des dépassements d’honoraires de plus en plus importants.

Alors que depuis plus de vingt ans, on nous explique qu’il faut restructurer le système hospitalier pour améliorer la sécurité des patients, le résultat est catastrophique : fermeture des hôpitaux de proximité et désertification 
du territoire avec concentration sur des structures 
en nombre réduit qui dysfonctionnent, faute de moyens, 
et se déshumanisent en se transformant en « entreprises de production de soins ». L’exemple des maternités est éclairant : la prise en charge individuelle et conviviale a été transformée en un simple acte technique dans des structures de plus en plus éloignées et devenues de véritables « usines à bébés ». Y a-t-on gagné en sécurité ? La réponse est non au regard des deux événements dramatiques qui se sont déroulés à Montauban et à Lille.

Non, cela n’est plus possible. Comme le dit Stéphane Hessel, il faut s’indigner, mais cela ne suffit pas, il faut résister et exiger une autre politique de santé qui ne peut reposer que sur deux piliers : le service public et un financement solidaire.